Témoignage de Laurent Viroux sorti en 1988.
Je suis entré à Saint-Joseph en 1976, été de canicule, et suis sorti en 1988.
Douze années passées sur les bancs de la même école, cela fait un fameux bail ! Au départ, le choix n’était pas bien compliqué. Nous habitions la cité en contrebas, à un jet de pierre du terrain de football. Mes grands-parents habitaient à l’opposé, Place Renaissance. Pas besoin de voiture pour se rendre à l’école !
De l’école primaire je conserve le souvenir de mes premiers instituteurs, Mrs Mine, Haeghens et Piret, que j’aimais beaucoup. Ils n’avaient aucune difficulté apparente à gérer avec fermeté mais délicatesse des classes d’une trentaine de « têtes blondes ». De cette époque subsistent les traditionnelles photos de classe. Rares sont aujourd’hui encore les visages sur ces photos auxquels je ne peux plus associer au moins un prénom.
Quelques images me reviennent. Je me rappelle inévitablement les lignes et les lignes, calligraphiées plus ou moins adroitement en lettres cursives, dont nous noircissions les pages de petits cahiers. Il y avait bien entendu les dictées régulières, puis plus tard les exercices d’élocution pour lesquels nous étions conviés à nous emparer d’un sujet, à réunir de la documentation, puis à partager le tout en classe avec nos camarades. On nous apprenait ainsi non seulement à écrire et à lire, mais aussi à nous exprimer ; des choses fondamentales en somme…
Je nous revois également défilant chaque année en tenue réglementaire de gymnastique dans les rues de Ciney, ou terminant à bout de souffle quelques tours de la vieille piste d’athlétisme.
Pour clôturer ces six premières années, il y avait le fameux examen cantonal, qui mobilisait certes les énergies et l’attention de tous, mais était loin de générer le pataquès qui entoure aujourd’hui ce qui l’a remplacé…
Il ne fallait pas aller bien loin pour ensuite rejoindre l’école des « grands ». Il suffisait en fait de traverser la cour. Les classes étaient désormais plus petites, les professeurs plus nombreux à se relayer au tableau noir, chacun assurant l’enseignement d’une ou deux matières. Certains ont laissé leur empreinte… Je pense dans l’ordre aux frères Pierre et Paul Gilmard en première, à mon cousin André-Marie Viroux qui était mon titulaire en deuxième, ou encore à Mr Henri Foulon, mon titulaire en troisième.
Dès la troisième « rénovée » justement, je décidai de suivre l’option sciences, après une excursion par le latin en deuxième. J’étais curieux de ce qui m’entourait, et le fait de suivre les cours dans un authentique parc me convenait parfaitement. Il n’y avait pas loin à aller pour se retrouver au contact de ce qui bougeait, rampait ou volait. Ma curiosité naturelle fut abondamment entretenue par ma professeure de biologie, Marie-Paule Brassine, qui à sa manière particulière, franche et directe, nous enseignait la rigueur et l’importance de l’observation. Par rapport aux métiers de la science, elle était déjà lucide, mais cela je ne le réaliserais que plus tard…
Il n’y avait bien sûr pas dans mon esprit que les sciences ! J’aimais également la littérature, et l’histoire, spécialement les cours de Mr Georges. Je n’étais pas toujours très attentif, je l’avoue humblement, mais à l’arrivée, nous apprenions énormément à son contact.
D’autres instantanés me reviennent encore… Je retiendrai la verve de Mr Bauduin nous invitant en tonnant à « ouvrir nos dictionnaires », le pas décidé de Mr Volvert gagnant sa table en trois ou quatre foulées à peine une fois la porte franchie, et ses interminables listes de mots de vocabulaire dans la langue de Vondel, les expériences pas toujours concluantes de Mr de Bruyn (Ah cette météo déjà capricieuse !) ou encore les heures de gymnastique passées à jouer au foot dehors par tous les temps sans réelle supervision plutôt que de faire du volley à l’intérieur… On nous accordait, en « terminale », une confiance que jamais nous n’avons trahie.
Mais l’événement marquant de la fin de mon passage à Saint-Joseph reste bien entendu le démarrage du programme « Eurodyssée ». En février 1988, je pus faire partie d’une des premières délégations à voyager dans ce cadre, par le train de nuit, vers Bergamo et l’Italie. L’ISJC était pionnier, et l’ampleur qu’a pris au fil des années ce programme d’échanges, malgré les aléas de la construction européenne, force l’admiration.
En sortant de « rhéto » notre formation était complète, et réellement humaniste dans le sens philosophique du terme. J’avais le sentiment que peu importe notre parcours à chacun en particulier, toutes les possibilités nous étaient ouvertes. Mais comme beaucoup de jeunes gens à cet âge, je me cherchais encore. Scientifique ou littéraire ? Je ne savais encore trop. Pas matheux en tous les cas : trop abstrait… Il me fallait du concret.
Ma grande chance fut de pouvoir partir faire une seconde année terminale aux Etats-Unis, me ménageant ainsi le temps de la réflexion. C’est ainsi que je m’envolai en août 1988 vers l’Amérique de Ronald Reagan, pour en revenir un an plus tard alors que George Bush père lui avait succédé dans le bureau ovale. Je rêvais peut-être en anglais à cette époque, mais le flou dans mon esprit était dissipé et j’avais désormais les idées claires : il me fallait des sciences.
Inscrit en biologie aux Facultés de Namur, débuta alors ma première carrière. Après cinq années de master puis cinq autres de doctorat, un mémoire puis une thèse sur le plancton des grands fleuves, et quelques années de recherche fondamentale puis appliquée dans le vaste domaine de la biologie des eaux, sautillant de contrat en contrat, ce chapitre mouvementé devait prendre fin il y a cinq ans, au départ à la retraite de mon chef de service.
Ce quart de siècle en milieu universitaire était une période réellement exaltante, faite de campagnes épiques sur le terrain, de participations à des congrès dans des contrées lointaines, de rencontres inoubliables avec des étudiants et chercheurs de toutes provenances. Mais c’était aussi une existence précaire, finalement trop précaire. J’avais gardé tout ce temps à l’esprit les mots de Mme Brassine : « en sciences il y avait beaucoup d’appelés, mais finalement peu d’élus ».
A quarante-quatre ans, il fallait donc se remettre en question, se réinventer, se lancer un nouveau défi. J’aimais toujours les beaux mots, et une envie me taquinait depuis longtemps, celle de raconter des histoires d’un genre disons… un peu particulier ; des histoires comme celles qu’un grand-père ou une grand-mère pourrait raconter à ses petits enfants lors des longues soirées d’hiver… Je savais moi-même si peu de mes grands-parents !
Pour concrétiser cette idée, il fallut d’abord retourner fin 2015 sur les bancs de l’école, entouré de jeunes gens qui auraient pu être mes enfants, pour suivre les cours de gestion indispensables à la mise sur pied d’une activité indépendante. Ma certification en poche, je me suis installé quelques mois plus tard comme écrivain public, et lancé dans la rédaction de récits de vie à destination de nos aînés.
Interviews, enregistrements, transcriptions, rédaction et édition, vérifications historiques, et à l’occasion un peu de poésie ou de philosophie, occupent désormais mes journées. De mes rencontres, toutes passionnantes et enrichissantes, mûrissent puis naissent des livres à destination d’un public familial et parfois amical. Ils constituent autant de témoignages d’époques aujourd’hui révolues, des leçons de courage et d’humilité, et- je l’espère- de solides ponts construits entre les générations.
De la science « dure » à la littérature, de la connaissance à la transmission de la mémoire, il y a un fameux grand écart, vous l’avouerez ! Mais comme il est dit que l’on vit autant de vies que l’on parle de langues différentes, ne faut-il pas aussi exercer plusieurs métiers pour en vivre d’autres encore ?
Bon anniversaire, Institut Saint-Joseph, et merci d’avoir contribué à rendre tout cela possible !

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