Descy Jean-Pierre

Témoignage de Jean-Pierre Descy sorti en 1986.
Jean-Pierre Descy est commissaire de police et chef de la zone de police Condroz-Famenne.
175 années d’Institut Saint-Joseph en quelques mots au travers de témoignages d’anciens élèves ? Il s’agira pour moi de modestement retracer les années 1974 à 1986 et mentionner ce qu’elles évoquent toujours aujourd’hui. La démarche pouvait sembler un rude défi car l’oubli se plaît souvent à contrarier la mémoire du temps. Et pourtant –paradoxalement- des réminiscences sensorielles enfouies depuis des décennies font mine de vouloir resurgir au moment de se prêter à cet exercice : on sent déjà trépider et grouiller des sons et des images vous reviennent en tête ; ne sont pas en reste les odeurs de craie mouillée et les effluves de la non moins organique salle de gym aux agrès et sol tout en bois. Tiens, la démarche aurait pu prendre place au milieu d’un cours de français en rhéto où Proust et sa Recherche du temps perdu aurait été au centre d’un cours de Monsieur Bauduin.
En remontant au début les bobines du film de mes souvenirs, nous sommes toujours au milieu des années ’70. Je me rappelle la frêle silhouette de Frère Marcel traversant dans sa soutane noire la cour de récréation des classes du « primaire » ; il s’y arrêtait et distribuait des images pieuses aux enfants qui lui rendaient bien le sourire qu’il affichait en permanence sur son visage aux traits sereins. En bonne école chrétienne, je me revois au milieu de toutes les classes rassemblées dans le hall pour les prières que nous récitions durant la semaine du mercredi des cendres. Ce moment de recueillement tranchait dans l’environnement avec les cris qu’on avait pu entendre quelques mois plus tôt en périodes hivernales. A la faveur des frimas, des lignées de pistes de glissades brillantes se formaient à la récréation pour d’épiques élancées d’équilibrisme sous les regards sévères mais bienveillants de nos directeurs Messieurs Jadot et Mingeot. Quelques années plus tard, cette même cour accueille le premier degré secondaire. Même décor, mais que de changements. Des enseignants reproduisent encore et toujours cette même ronde autour de la cour lors des pauses. A y regarder de plus près, cette fois-ci leur attention protectrice est portée vers une autre population scolaire ; et oui les audacieuses premières jeunes filles débarquent à St-Jo en vertu d’une mixité qui allait se généraliser. Certains garçons ne semblent pas encore troublés et continuent à jouer au football plein d’entrain avec un tout jeune enseignant très agile à ce sport : Monsieur Pierre Renard est alors en 1980 notre professeur de latin/français ; oui on parle bien du même Pierre Renard devenu aujourd’hui prêtre et Doyen à Ciney.
D’autres pages du livre ont entre-temps été tournées : adolescents au tournant des années 80, au son des marches patriotiques, nous devons avoir été parmi les derniers élèves à accomplir ce traditionnel défilé en tenue de gymnastique au travers des rues Ciney au moment de la fancy-fair. Autant être honnêtes et avouer de suite qu’à cet âge nous préférions revêtir nos premiers jeans étroits, chausser nos baskets (non lacées pour la touche finale ), et porter négligemment en bandoulière les sacs de toile épaisse couleur kaki bardés de dizaines de « pins » à l’effigie de nos chanteurs ou groupes de rock favoris.
Les humanités sont déjà sous le régime de l’enseignement dit « rénové ». Par rapport à nos ainés, on avait l’impression de pouvoir goûter à des matières inédites. Nous avons en effet pu construire notre propre identité au contact d’autres élèves et professeurs avec qui nous avons eu l’occasion de rechercher et exprimer quelques-uns de nos centres d’intérêt. Les activités organisées laissaient alors apparaître nos profs sous un autre angle plus décontracté. Je me souviens des ateliers : « peinture » de Gusty Liard ou « photo » avec Fernand Dricot. Le sport n’était pas oublié avec les sorties spéléo de Guy De Coster et surtout des compétitions interscolaires de cross-country bien soutenues par notre prof de gym Jacques Maljean. Et oui, pour moi, un peu grâce à lui, la course à pied allait être une révélation. Je me suis alors inscrit au club de l’ARCH qui, faute de piste d’athlétisme à l’époque, organisait les entraînements sur un anneau de terre cendrée situé derrière le terrain de football de … Saint-Jo.
Et étudier ? Mais oui on a travaillé dur dans cet établissement scolaire ! Les cours de latin avec Monsieur Dewez m’ont appris l’exigence du mot juste et l’acquisition d’un esprit critique. Nous avions 17-18 ans et ce pédagogue osait nous bousculer avec ses pointes d’humour parfois sarcastiques. Un voyage de fin de rhéto à Rome nous fit découvrir les talents de chanteur de notre professeur s’accompagnant à la guitare sur des airs inattendus de Johnny Halliday. Les cours de langues modernes devaient être bien donnés également puisqu’ils m’ont suffisamment mis en confiance pour oser achever plus tard un parcours universitaire en Flandre à Leuven. Cette ouverture au monde extérieur, St-Jo la mettait déjà en place au moment où je quittais l’établissement en 1986. L’Eurodyssée venait de démarrer avec ses échanges d’élèves venus de toute l’Europe.
Je ne pourrais pas parler de Saint-Jo sans évoquer l’Amour. J’y avais déjà repéré les grands yeux bleus d’une charmante Catherine de deux ans plus jeune que moi. Après nos regards, ce sont nos chemins qui se trouveront à se croiser plus tard ; Catherine Hubert allait devenir mon épouse « jusqu’à ce que la mort vous sépare » avait dit le prêtre lors du mariage. Ce moment est survenu trop tôt de manière inattendue l’an passé. Cette école restera à jamais dans ma mémoire comme un endroit de belles émotions permettant de surmonter la tristesse.
Depuis la sortie de « rhéto » en 1986, les années ont passé. Mes études me prédestinaient à devenir enseignant en histoire (Merci Monsieur Bernard Georges pour m’avoir donné goût à cette discipline) ; je suis devenu commissaire de police pendant plus de 20 ans essentiellement à la PJ de Bruxelles. Une activité policière est parfois une autre façon d’appréhender l’histoire puisque malheureusement plusieurs des derniers dossiers d’actualité traités avaient un lien avec les tragiques événements terroristes survenus à Paris en 2015 et à Bruxelles en 2016.
Habitant Namur en famille avec trois grands garçons de 19 à 21 ans, une opportunité s’est ouverte fin 2016 pour reprendre la direction de la Zone de Police Condroz-Famenne, dont le siège est situé à Ciney. C’est de nouveau à proximité d’une collégiale ayant retrouvé son clocher que j’ai pour ma part pu revoir les déplacements de milliers d’élèves le matin et les après quatre heures, montant et descendant la ville, rendant la circulation un peu plus difficile dans les artères de la cité. Mais n’est-ce pas là le propre et le signe naturel d’une belle vitalité pour une ville au caractère « scolaire » reconnu ? Je me plais à imaginer certains jours ces mêmes jeunes rêver de leur avenir avec -consciemment ou pas – le sentiment que leurs années de scolarité à St-Jo forment déjà un socle solide d’enseignement et d’amitiés diverses avec lequel ils pourront aller de l’avant, un tremplin vers tous les possibles dont se souviendront à leur tour ces futures « Générations St-Jo » .

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